Virginie Martin – Professeure-Chercheure & politologue.

VirginieMartin

Qui ? Virginie Martin

Mission ? Professeure-chercheure à Kedge Business School et politologue. Elle est présidente du Think Tank Differentmembre du Conseil économique, social et environnemental, essayiste et écrivaine.

La Phrase : « En politique, si une femme veut se faire entendre, le féminin demande à être neutraliser. »

Vous êtes professeure-chercheure à Kedge Business School, pensez-vous que les jeunes femmes et jeunes hommes que vous rencontrez se sentent concernés par le féminisme et l’égalité femme-homme ?

Le premier réflexe des étudiants, filles et garçons, c’est de considérer le féminisme comme appartenant à une autre époque et que cela ne les concerne pas. Cette réaction est particulièrement visible dans les écoles de commerce où les promotions sont paritaires. Habitués à travailler ensemble, la diversité des rôles intellectuels et symboliques ne fait plus question pour eux.

C’est moins vrai dans les écoles d’ingénieurs, les écoles du numérique ou toute autre formation dans lesquelles les femmes sont encore minoritaires. Les promotions étant déséquilibrées, les remarques sexistes sont plus fréquentes et il existe toujours des réticences.

Cette polarité très forte s’atténuera quand la mixité sera une réalité dans l’ensemble des formations, néanmoins, si la scolarité peut corriger des conceptions misogynes elle ne peut pas les faire disparaître, notamment celles liées au milieu professionnel ou portées par la société.

Dans votre essai Ce monde qui nous échappe vous défendez  » l’universalisme des différences  » , pouvez-vous nous en dire plus et nous expliquer en quoi il peut s’appliquer aux questions d’égalité Femmes-Hommes ? 

S’il est vrai que nous avons besoin pour vivre ensemble d’un socle commun fait de valeurs communes et d’un projet commun, il est vrai aussi que l’universalisme républicain appelle à gommer les différences. Le citoyen prend le pas sur l’individu, le genre, comme d’autres différences, est appelé à être effacé, tu. Or faire disparaître les différences c’est aussi rendre les abus moins visibles et donc c’est rendre l’égalité plus difficile à bâtir.

Il faut rendre le socle universel compatible avec les différences (et celles liées au genre aussi). Cela demande à repenser l’universalisme républicain en un universalisme des différences.

Vous venez de publier un roman – Garde Corps – dont le sujet est l’ascension au pouvoir d’une jeune femme à l’histoire personnelle particulièrement douloureuse et traumatique. Gabrielle Clair est donc animée par un sentiment de revanche, les femmes ne peuvent-elles réussir en politique que si elles ont une revanche à prendre ? 

Le monde politique est un monde violent. La première violence est celle que s’imposent les politiques eux-mêmes : les horaires, les obligations, la fosse aux lions, les sacrifices, les jeux avec les médias… Il me semble que le désir politique est un désir animé par la revanche, le désir de prouver quelque chose. La nature du désir dépend de chacun, et ses motivations de l’histoire personnelle.

L’héroïne de Garde Corps est bardée de diplômes, une obligation pour les femmes si elles veulent faire de la politique ? 

Une obligation pour les femmes et les hommes – et ce n’est pas une spécificité française. Dans la France de l’oligarchie, il faut posséder tous les codes et cela passe souvent par l’ENA.

Mais il n’y a pas, pour ainsi dire, une injonction supplémentaire faite aux femmes.

Vous êtes politologue, présidente du Think Tank Different et membre du Conseil économique, social et environnemental, le sexisme en politique est une réalité de plus en plus dénoncée, est-ce cette confrontation à la violence qui vous a poussée à écrire Garde Corps ?

Il y a dans le livre des éléments qui appartiennent au réel oui. Même si l’histoire en tant que telle est une fiction. Prenez les tweets que Gabrielle Clair reçoit après son passage à la télévision, les plus violents d’entre eux sont des tweets que j’ai reçus…

L’autorité étant encore du côté du masculin, le sexisme en politique est donc quelque chose de très vrai, qu’il soit sur le plan vestimentaire, intellectuel ou physique. La femme est encore considérée, avant tout, comme un objet sexuel ; si elle est considérée comme trop jolie et sexuée, ou au contraire si elle ne correspond pas aux critères de beauté de la société, il n’y a que cela qui est appuyé et on ne l’écoute plus.

Prenez Ségolène Royal au Stade Charlety après son relooking orchestré par Dominique Besnehard, on ne se souvient plus du discours, seulement de sa robe et de sa coiffure. D’ailleurs, très vite, elle est revenue à un style plus « classique » où la singularité était moins appuyée. Le féminin demande à être neutralisé. Les hommes ont cet avantage de l’uniforme « costume » même si certains hommes politiques n’échappent pas non plus à la question du physique, je pense notamment à François Hollande qui s’est vu reprocher son manque d’élégance ou Dominique de Villepin qui s’est vu attribuer l’étiquette « bel homme ». Néanmoins cela est plus anecdotique et ne parasite pas leur discours.

Cependant j’ai l’impression que nous arrivons à un tournant. Ces trois dernières années marquent un changement, cela vient du fait que le CSA a réellement sévi en la matière mais aussi que de nouvelles générations de journalistes sont arrivées pour qui la misogynie n’est pas une arme possible et le paternalisme une carte difficile à jouer…

Il y a aussi eu un effet positif du mandat de l’actuel président : la banalisation des femmes en politique. La femme est devenue un « homo politicus » comme un autre.

Garde Corps – Virginie Martin – Broché: 176 pages – Lemieux Editeur – Disponible depuis le 19 août.