Victoire Fouquet – Women in Games

Qui ? Victoire Fouquet

Mission ? Innovation & VR chez Orange – Women in Games

La Phrase : « Plus on creuse, plus on découvre que l’informatique est une science très…féminine ! »

 

Victoire Fouquet, vous travaillez depuis 15 ans dans l’univers du digital et actuellement dans le jeu vidéo. Pouvez-vous nous présenter votre parcours ?

Oui bien sûr. J’ai commencé à travailler dans le secteur de la téléphonie mobile, sur les premiers usages qui se développaient au début des années 2000. On en était encore à expliquer l’usage des sms, les premiers développements des contenus en ligne…

Puis j’ai évolué vers le secteur des jeux vidéo chez Orange, où je me suis occupée du biz dev des jeux sur mobile en Europe.

Aujourd’hui, je travaille au sein de l’équipe VR (réalité virtuelle) et innovation chez Orange, évolution assez logique quand on voit l’impact de la VR comme nouveau medium visuel.

Peu à peu, en travaillant dans ces secteurs, j’ai pris conscience que les femmes y étaient sous-représentées. Pire, qu’elles avaient été à une époque majoritaires dans le secteur de l’informatique, mais que cela avait été complètement occulté.

Dans le jeu vidéo, c’était flagrant : si 46% des joueurs sont en réalité des joueuses en France, les femmes représentent seulement 15% des employées du secteur.

L’association WIG France, Women in Games France, a été lancée en Septembre 2017 et on sentait qu’un mouvement se dessinait pour rebooster la place des femmes dans le jeu vidéo et dans l’informatique en général.

J’ai fait partie des premières inscrites. Au même moment, je donnais des conférences dans les salons et je voyais que l’on était très peu d’intervenantes femmes également.

Aujourd’hui WIG  fait un travail formidable pour œuvrer pour la mixité dans le domaine des jeux : l’association, ouverte aux femmes et aux hommes, va sensibiliser sur le terrain les élèves, les écoles, les associations pour leur présenter l’ensemble des métiers possibles. Ils ont aussi peu à peu constitué un très solide réseau, mettant en valeur les intervenantes femmes dans les conférences, offrant des formations de prise de parole en public et œuvrant pour féminiser l’e-sport. Tout ça avec beaucoup de pédagogie.

Au niveau mondial, il y a d’ailleurs eu une prise de conscience et on voit beaucoup plus de femmes oser prendre la parole dans le secteur du numérique. En deux ans, ça a déjà bougé très positivement.

Je suis aussi jury pour le FAJV (le Fonds d’aide au jeu vidéo) du CNC qui a été exemplaire en constituant un jury très paritaire.

Le premier pas, c’est la prise de conscience. Ensuite c’est la pédagogie.

Il faut également que les femmes constituent des réseaux, aussi bien féminins que mixtes et paritaires. Ça aide énormément de pouvoir discuter et confronter son expérience avec autrui et d’apprendre au contact de femmes qui ont déjà travaillé dans ces secteurs.

Vous êtes passionnée par la place des femmes au sein des sciences et du développement de l’informatique, quel regard apportez-vous sur leur invisibilité et le manque de vocation féminine pour ce secteur ?

Je m’y suis toujours intéressée, mais je n’avais pas à ce point conscience de l’écart hallucinant qui se creusait entre le % de salariés hommes et femmes dans le secteur du numérique.

En travaillant avec des équipes plus spécialisées dans le code, c’est bien simple, s’il y avait une femme, c’était déjà énorme. J’ai commencé à travailler sur la vie d’Ada Lovelace, la première femme à avoir écrit un algorithme et qui a participé à la création de l’Analytical Engine, l’ancêtre de l’ordinateur moderne, avec 100 ans d’avance. En créant cette conférence, et en découvrant l’extraordinaire collaboration qu’elle a eue avec l’inventeur Charles Babbage au milieu du XIXième siècle, j’ai peu à peu découvert qu’Ada avait ouvert la brèche à énormément d’autres femmes : Henrietta Swan Leavitt, Grete Hermann, Gertrude Blanch, Grace Hopper, Ida Rhodes, les women code breakers derrière Alan Turing etc.

Ce n’était plus 10 femmes importantes mais des centaines que je découvrais peu à peu et qui émergeaient comme des personnalités clés de la naissance de l’informatique.

Astronome, mathématicienne, physicienne, chercheuse, elles ont toutes joué un rôle capital voir crucial dans la discipline. Plus on creuse, plus on découvre que l’informatique est une science très…féminine !

Ça m’a bouleversée et je n’ai eu de cesse de comprendre ce qui s’était passé. Il y avait eu pas mal d’études sur le sujet sans qu’on ait réussi à renverser la tendance d’un secteur devenu majoritairement masculin.

Il n’y avait pas un manque de vocation féminine à l’époque, bien au contraire.

Pendant une bonne partie du XXième siècle, dans le domaine des télécommunications et de l’informatique, les femmes représentaient une main d’œuvre compétente et peu chère.

Considérée comme une activité de bas niveau, administrative, le secteur était très féminisée jusqu’à ce qu’on le transforme en une discipline dite scientifique, vers les années 70 ; il faut réaliser qu’à ce moment-là, la discipline devient moins complexe qu’au départ…Et beaucoup mieux payée !

Les hommes arrivent massivement. Toute une génération de femmes a formé ces hommes dans le secteur informatique, avant de disparaître.

Les années 80 marquent vraiment un tournant : soudain, les publicités pour ordinateur s’adressent uniquement aux hommes et on crée l’image du geek génial, mais isolé et asocial.

Mais si l’Asie a aujourd’hui un ratio de 50/50 femmes-hommes dans ses étudiants en informatique, la situation n’a fait que se dégrader en Europe et aux USA, et notamment en France :

  • 1967 : autant de bachelières que de bacheliers, pour la première fois en France
  • En 1978, parmi les étudiants qui suivaient des études d’informatique dans les grandes écoles françaises, il y avait quasiment 50% de femmes
    Si en 1983 l’informatique était le domaine le plus féminisé des écoles ingénieurs, 17 ans plus tard, la part des femmes était équivalente à celle des secteurs de la mécanique et de la défense, traditionnellement masculins.
  •  2015 : à peine 10% de femmes dans les cursus d’ingénieurs : selon le Conseil national des ingénieurs et des scientifiques de France (CNISF), elles étaient 20% en 1983. En 2000, elles n’étaient plus que 11%.

Un bilan qui s’explique notamment par une désaffection dans les filières informatiques.

  • 20% de femmes en Licence professionnelle Métiers de l’Informatique, du Traitement de l’Information et des Réseaux
  • La raréfaction des étudiantes dans les filières universitaires d’informatique est telle que des groupes entiers sans filles, rares avant 2005, sont de plus en plus courants. La tendance se confirme depuis lors.
  • 30% dans les SSII

La participation des femmes dans le logiciel libre est plus difficile à évaluer, précisément faute de statistiques officielles. En recoupant diverses sources, on constate que leur part atteint 10% depuis 2010 environ, alors qu’elle était de l’ordre de 1% ou 2% dix ans plus tôt.
Or ce sont des professions clés, souvent bien payées, permettant d’évoluer vite : il devrait y avoir beaucoup plus de femmes.

Que s’est-il passé ? On s’est rendu compte souvent que :

  1. On décourageait les filles d’entrer dans ces secteurs, dès l’école. : « ce n’est pas pour toi, ce sont des métiers d’hommes, c’est une profession qui isole, tu te vois devant un ordinateur toute la journée ? Etc. »
  2. Ensuite, il y a le problème de tenir dans un milieu avec peu de diversité :  beaucoup de filles ne se sentaient pas à l’aise en étant très minoritaires dans ces cursus durant leurs études puis dans leur vie professionnelle.

Les professions juridiques et médicales se sont majoritairement féminisées en proportion inverse des cursus d’ingénieurs et d’informatique. Or, on a longtemps donné l’image du geek asocial, codant seul chez lui.
Ce qui ne donnait pas envie à beaucoup de filles de suivre ce cursus – on ne leur expliquait pas tout le potentiel créatif génial qu’il y a derrière.

Cela évolue actuellement. Lentement, mais il y a une vraie prise de conscience. On voit qu’on commence à initier les enfants, filles et garçons, au base du code. On propose des petits logiciels et des jeux d’initiation très sympas qui s’adressent indifféremment aux deux sexes. Et le mouvement des makeuses / makers explose.

Le retour des femmes dans l’informatique passe également par le biais de l’art et de la création dans les années 90 et aujourd’hui par le logiciel libre et la réalité virtuelle où elles sont nombreuses. Malheureusement, il y a eu plusieurs générations de femmes sacrifiées dans ce secteur – et un énorme gap entre les années 80 et les années probablement 2020-2025 où les professions informatiques devraient voir éclore plus de vocations féminines.

Il faut au passage saluer l’initiative d’une école comme Simplon en France, qui a 40% de codeuses dans ses promos, ce qui est exceptionnel.

Actuellement la Gaité Lyrique montre une exposition intitulée Computer Grrrls pour laquelle vous organisez des visites, pouvez-vous nous présenter cette exposition ?

C’est une expo formidable, attendue depuis des années…Un peu un rêve qui se concrétise !

La Gaité Lyrique a fait un formidable travail d’Archive, de pédagogie, d’Histoire et d’humour également. Elle est dédiée justement à l’exploration du rôle méconnu des femmes dans les développements de l’informatique.

Sont présentées 23 artistes et collectifs internationaux qui vont interroger la place des femmes dans ce secteur et apporter un regard critique, éthique et souvent plein d’humour sur les défis que pose l’informatique au XXIième siècle.

L’expo est hyper complète car elle part du XIXIème siècle avec Ada Lovelace et les femmes télégraphes, rappelant au passage que les opérateurs téléphoniques ont été essentiellement des opératrices, jusqu’aux fameuses « human computer », calculatrices pour les sociétés commerciales, bancaires puis pour le secteur informatique.

Pourquoi le premier ordinateur, l’ENIAC, a été en partie programmé par 6 femmes dont on ne dit jamais le nom, toujours appelées « les Eniac girls » ? Elles s’appelaient Marlyn Meltzer, Ruth Teitelbaum, Frances Spence, Kathleen Antonelli, Jean Bartik et Betty Holberton.

Pourquoi croit-on que l’informatique est une discipline masculine alors que ce sont majoritairement des mathématiciennes qui ont permis son développement jusqu’au début des années 80 ?

Qui sont Ada Lovelace, Grace Hopper, Les telegraph girls, Dorothea Klumpke, les Keypunch girls, Mary Kenneth Keller, Marion Créhange, Margareth Hamilton, Jean Sammet, Gertrude Blanch, le cyborg Deidre,  Alice Recoque, Susan Kare à l’origine du monde numérique tel qu’on le connaît aujourd’hui ?

Qu’est-ce que la manifeste Cyborg de 1984 ? Connaissez-vous le poème « la mère de l’internet » rédigé par la conceptrice de logiciel Radia Perlman en 1985 et qui annonce le futur ?

En 1969, le prix « man of the year » en science informatique est une…femme.

Cyberféministe, ECHO, Girls need Modems & Cypherpunks !, Geek Girl, Haecksen et autres mouvements phares des années 90 sont à redécouvrir…

Karen Sparck Jones et  l’intelligence artificielle…

Et l’expo ouvre également sur toutes les questions essentielles aujourd’hui : les blockchains et l’architecture du contrôle, l’inégalité terrible induite par les algorithmes à grande échelle, les nouveaux métiers esclaves dans la course à l’audience et au clic, les problèmes de reconnaissance faciale avec les biais de races, les continents laissés de côté dans le développement du numérique…

Car le monde de demain est créé par une très petite fraction de personnes – ceux qui savent coder et gérer des algorithmes. Comment peut-on comprendre et adapter et créer les besoins nécessaires à une société faite de diversité en genre, âges et races si une seule vision prévaut ?

Bref, elle est immanquable. Précipitez-vous à la Gaité lyrique, vous ne le regretterez pas.

Votre regard sur le monde d’hier et d’aujourd’hui en sera vraiment modifié.

Elle se donne jusqu’au 14 Juillet.Et pour ceux que ça intéresse, je fais visiter l’expo le samedi 30 Mars et le samedi 27 Avril à 14h30 à la Gaité lyrique.

 

Computer Grrrls Histoires, genres, technologies.

https://gaite-lyrique.net/evenement/computer-grrrls

Inscriptions en ligne pour réserver votre visite avec Victoire Fouquet :

https://www.gaite-lyrique.net/evenement/visite-point-de-vue-de-lexposition-computer-grrrls

Voir aussi : https://womeningamesfrance.org/