Samia Ghozlane – Directrice de la Grande École du Numérique

Qui ? Samia Ghozlane

Mission ? Directrice de la Grande École du Numérique

La Phrase : «La diversité un enjeu majeur pour notre société. Quelle société nous préparons-nous si seuls des hommes la pensent et développent les outils et ses services qui demain la structureront et qui nous seront indispensables ? »

 

Samia Ghozlane, vous êtes directrice de la Grande Ecole du Numérique, pouvez-vous nous présenter la structure ?

La Grande École du Numérique a été mise en place sous la présidence Hollande en 2015.

Au départ il y a un constat économique : une pénurie de compétences dans le numérique. 50 000 postes seraient non pourvus dans les nouvelles technologies de l’information et de l’électronique faute de profils adaptés et une projection porte ce chiffre à 190 000 en 2022[1].

Il y a un constat social aussi : des milliers de jeunes sortent sans diplôme à la fin du secondaire ainsi qu’à la fin du premier cycle de l’Enseignement Supérieur. Une majorité de ces jeunes est issu des quartiers populaires et défavorisés.

La Grande École du Numérique porte l’ambition sociale de permettre aux  jeunes peu ou pas qualifiés, ni en emploi ni en formation, aux résidants en QPV et aussi à des femmes -encore trop peu nombreuses dans ce secteur d’avenir- d’être formés gratuitement à un métier numérique.

Mais la GEN porte également une ambition économique car nos apprenants ont des profils répondant aux besoins réels en compétences numériques des entreprises sur le marché du travail.

La Grande Ecole du Numérique a donc été créée suite au rapport de préfiguration « Grande École du Numérique : une utopie réaliste » et est un « Groupement d’Intérêt Public » réunissant des acteurs publics (4 ministères) et privés (grandes entreprises) et  des acteurs impliqués dans la transition numérique, l’emploi et la formation (OPCA, Syntec numérique, Pôle Emploi….

Dans sa forme, la GEN est unique en Europe où ce genre de problématique est plutôt porté par les fondations ou les entreprises privées.

Les formations de la Grande Ecole du Numérique sont ouvertes à tous, sans distinction académique, économique ou sociale.

Concrètement comment fonctionne la GEN ?

 Il ne s’agit pas d’une école « physiquement » parlé. La GEN, c’est un label, un réseau de formations aux métiers du numérique et une subvention d’amorçage, .

Toutes les formations aux métiers du numérique peuvent candidater au label GEN et demander une subvention d’amorçage à condition de respecter des objectifs chiffrés concernant les publics ciblés sus mentionnés.

Le label est attribué par un comité de labellisation composé des membres de la gouvernance de la Grande Ecole du Numérique dont certains sont des experts du numérique et de la formation professionnelle.

Les premiers labellisations ont été accordées à 171 formations en 2016.

En 2017, un nouvel appel à labellisation a été ouvert, destiné à accompagner l’émergence de nouvelles formations sur le territoire. Ce deuxième appel à labellisation a permis de constituer un réseau de 410 formations.

Le troisième appel à labellisation en 2018 a porté à 750 le nombre de formations bénéficiant du label Grande Ecole du Numérique sur tout le territoire français y compris les territoires hors métropole. Nous sommes donc un grand réseau de formations au numérique à visée inclusive.

En fin 2017, nous comptions 11 400 personnes formées parmi lesquels 25% de femmes, environ 20% de personnes résidants dans les quartiers prioritaires et 60% de personnes infra bac. En 2019, plus de12 000 personnes supplémentaires seront formées.

Ces formations ont une durée moyenne de 7-8 mois avec un objectif d’insertion professsionnelle : 74% des personnes formées trouvent à la sortie une opportunité professionnelle (CDI, CDD, contrat de professionnalisation,…).

Elles ont un contenu plutôt technique pour 60% d’entre elles, d’autres forment aux métiers liés à ceux du numérique (médiation numérique, gestion de projet, graphisme…)

Samia Ghozlane, vous avez pris la tête de la GEN du numérique après un parcours dans le privé et une implication associative forte dans le numérique avec Cyberelles Network…

 Je suis arrivée à la tête de la GEN fin 2016, ma candidature était portée par deux envies majeures.

Je crois profondément que si l’on se donne les moyens, si l’on a l’opportunité de se former, on peut progresser, on peut prendre son destin en main et trouver sa place de citoyen dans la société ; car le travail reste extrêmement structurant dans notre société.

J’avais d’autre part une volonté forte de m’investir dans un travail d’intérêt général, c’est-à-dire pour moi un travail qui a du sens.

Aujourd’hui, mon rôle est d’assurer la pérennité de l’initiative GEN ainsi que de structurer son fonctionnement et d’accompagner les structures  labellisées dans l’atteinte des objectifs initialement déclarés.

Je veille à ce que nous atteignions efficacement nos publics cibles : que sont les demandeurs d’emplois, les jeunes sans diplômes et les femmes encore trop éloignées de l’univers numérique.

C’est une problématique que vous connaissez bien !

 En effet, j’ai une double connaissance pour porter la GEN : je viens d’une structure d’enseignement supérieur – j’ai été à la tête de INSEEC ONLINE EDUCATION – et j’ai été engagée et je reste engagée auprès de Cyberelles.

Cyberelles est une association qui fédère des femmes aux profils variés (entrepreneuses, consultantes, techniques, journalistes ou juristes) travaillant dans le numérique. Elle a été créé dès le début des années 2000 pour réunir les femmes qui travaillaient dans le numérique et qui se retrouvaient seules dans des réunions ou des événements de « Men in black » où parfois les seules autres femmes présentes étaient les hôtesses d’accueil.

Cyberelles repose sur le partage d’expériences, l’entraide (ateliers pratiques, newsletters, …)  et la bienveillance qui est permise par l’exclusivité féminine. Cette initiative a fait des nombreux émules depuis.

Parmi les publics cibles que vous visez, avez-vous des difficultés à toucher les femmes ?

 Nous avons un objectif chiffré de départ de 30% de femmes. En 2017, nos formations labellisées ont atteint 25% de femmes. En déclaratif,  les formations labellisées annoncent un chiffre de 36% de femmes formées en 2019.

Pour un éventuel prochain appel à labellisation, je pense que nous pouvons exiger 50% de femmes au sein des formations.

Comment expliquez-vous cette réticence qu’ont les femmes à se former à ces compétences ?

Paradoxalement il manque de femmes dans le numérique aujourd’hui alors qu’historiquement elles étaient très présentes. Elles ont été peu à peu écartées au fur et à mesure que le secteur devenait un secteur d’enjeux.

Aujourd’hui les jeunes filles ont encore l’image du « geek, du no life » travaillant dans la tech.  De plus, elles cherchent un métier qui a du sens et elles le trouvent spontanément dans les métiers du « care » mais elles ont beaucoup de mal à projeter cette ambition dans les métiers du numérique : elles ne connaissent pas les possibilités offertes par ce secteur.

Un autre problème soulevé par les femmes : des formations peu mixtes avec majoritairement des hommes. Elles refusent donc d’y aller ce qui permettrait d’obtenir une mixité…le cercle est donc vicieux.

A l’Ecole 42 – qui est une des formations labellisées – ils ne parviennent pas à atteindre les 10% (ce qui est déjà un bon chiffre car les autres formations sont autour de 5-8% NDLR). Les success stories qui mettent en avant des femmes ayant un parcours dans la tech sont encore trop rares, les jeunes filles ne parviennent pas à se projeter.

Or – et on ne cesse de le répéter – la diversité un enjeu majeur pour notre société. Quelle société nous préparons-nous si seuls des hommes la pensent et développent les outils  et les services qui demain la structureront et qui nous serons indispensables ?

[1] France Stratégie – DARES, 2015