Marie-Sophie Pawlak – Elles bougent

 

Qui ? Marie-Sophie Pawlak (Fondatrice de Elles bougent)

Missions ? Encourager les lycéennes et étudiantes à se lancer dans l’ingénierie pour promouvoir la mixité dans les entreprises des secteurs ingénieurs et industriels

La Phrase ? « Je pense qu’il faut d’abord choisir un ou des métiers, et seulement ensuite voir quelles sont les différentes voies ouvertes pour y arriver. »

 

Vous avez créé l’association Elles Bougent en 2005, quelles étaient vos motivations alors ?

​J’ai créé Elles bougent en 2005, pour répondre à un besoin réel de grandes entreprises​ industrielles d’avoir davantage de femmes, donc de mixité, dans leurs équipes techniques/technologiques. Je dirigeais à l’époque, les relations extérieures d’une Ecole d’ingénieurs, et la problématique m’intéressait également personnellement. En croisant avec un retour sur mon propre parcours d’ingénieure, j’ai vite compris que les métiers d’ingénieur.e.s ne peuvent pas se deviner quand on a entre 15 et 18 ans et qu’on doit faire des choix d’orientation. Et qu’une expérience au sein de l’industrie est la meilleure façon de commencer à en comprendre la multiplicité des parcours offerts et le meilleur antidote aux préjugés et stéréotypes associés à des secteurs techniques et technologiques. J’ai donc souhaité que les jeunes filles puissent avoir la possibilité de rencontrer des femmes en poste, de tous âges et tous niveaux, et de les rencontrer dans un contexte professionnel ou sur des manifestations industrielles (salon du Bourget, Mondial de l’auto, Nautic par exemple). Les femmes parlent aux femmes, aux jeunes filles, cela permet des échanges simples et conviviaux, et les marraines sont des tierces personnes par rapport aux prescripteurs d’orientation (parents, profs, etc.), les jeunes filles voient dans cette aide ponctuelle une façon supplémentaire de s’orienter.

Vos motivations ont-elles évolué ?

​Les motivations principales restent les mêmes : casser les stéréotypes, enchanter les métiers ingénieures et techniciennes au travers de nos marraines (véritables rôle models) et de leurs témoignages passionnants et accompagnements​ sincères et engagés.

En revanche, l’échelle a changé avec la montée en puissance de l’association qui compte maintenant 3 700 marraines et 180 partenaires (entreprises et établissements d’enseignement supérieur), un club de collèges et lycées, un partenariat avec le réseau (AEFE) des Lycées Français de l’Etranger, 20 délégations régionales et un début de réseau à l’international.

J’ai donc maintenant de plus grandes ambitions et espoirs de pouvoir toucher encore bien davantage de jeunes filles chaque année (nous en rencontrons environ 25 000 par an).

Vous êtes vous-même ingénieure de formation, avez-vous hésité au moment de choisir cette voie ?

​Je n’ai pas vraiment hésité car j’ai fait un choix très classique, par rapport à l’appétence que j’avais pour les matières scientifiques, et en fonction de mes résultats, en éliminant donc tout parcours hors sciences. Mais je n’ai réalisé ce qu’était vraiment l’industrie qu’après avoir effectué mes stages techniciens et ingénieurs. Je​ ne​ me suis rendue compte que très tardivement de la réalité des métiers. ​C’était un parcours de choix et de raison qui, selon moi,​ doit encore se retrouver bien souvent. Mais je pense qu’il faut d’abord choisir un ou des métiers, et seulement ensuite voir quelles sont les différentes voies ouvertes pour y arriver. Le choix de formation devrait être driv​​é par le/les métiers, ​​au lieu de propos​er​ aux jeunes de choisir des formations sans qu’ils ne sachent précisément ce qui les attend une fois les études terminées. Ce qui arrive encore bien souvent ; les temps officiels consacrés à ces choix structurant sur un parcours, qui sera aussi un parcours de vie, ces temps sont très insuffisants, et bien souvent reportés​ sur des temps extra-scolaires. La réforme, avec les « semaines d’orientation », devrait en ce sens aider davantage les jeunes.

Selon vous, quelles sont les actions à privilégier pour inciter les jeunes filles à choisir le métier d’ingénieur ?

Les rencontres en milieu​x​ professionnels! Leur donner la possibilité de s’identifier, voire de se projeter dans telle et telle femme qu’elles auront rencontrées dans une entreprise ou lors d’un salon professionnel (comme dans tous les événements d’Elles bougent à retrouver sur www.ellesbouge​n​t.com 

Nous proposons aussi aux jeunes filles, grâce au challenge InnovaTech d’Elles bougent, de se « mettre dans la peau d’une ingénieure » le temps d’une journée, au cours de laquelle elles inventent ensemble un objet ou un service lié à l’Industrie du Futur, à la French Tech!

Il faut aussi sauter sur l’occasion du fameux stage de 3è pour mieux connaitre les secteurs. A ce titre, nous avons créé une plate-forme réservée aux filles, sur laquelle nos partenaires offrent des stages groupés aux jeunes filles : http://stages.ellesbougent.com/

Enfin, notre grande proposition pour toucher un maximum de monde serait un jeu de téléréalité, avec des épreuves d’invention, de mise au point d’objets ou de services, en ayant recours aux diverses technologies, sur un temps dédié, avec des équipes à parité, en compétition pour gagner la finale.

Ou plus simplement une sérié télé, qui mettrait en scènes des ingénieurEs, en situations réelles de problématiques typiques auxquelles nos secteurs phares les confrontent au quotidien dans la vraie vie. Et où l’on pourrait mettre en scène l’ingéniosité, l’inventivité, la technicité, l’esprit d’équipe et le professionnalisme nécessaires pour solutionner chaque épisode de la série !

Comment agit Elles Bougent ?

Par l’action : on organise des événements où les marraines sont nos actrices et grands témoins et les lycéennes et étudiantes en profitent pour connecter avec la vraie vie professionnelle​.

Comment sont accueillies vos actions par les jeunes filles ?

​Elles adorent ! Elles apprécient le côté convivial, « l’exclusivité féminine » de ces rencontres,​ et surtout elles découvrent de vrais parcours dont elles ignoraient tout, elles gagnent en assurance sur leurs choix d’orientation , grâce aux conseils des marraines. Si elles ne deviendront pas toutes ingénieures ou techniciennes, elles ressortent toujours toutes ravies de leur expérience d’une journée, au cours de laquelle, elles ont pu saisir et mieux comprendre, voire démystifier, le vaste monde de l’industrie et de la technologie.

Voyez-vous les mentalités évoluer ?

​Oui, bien sûr ! Avec 12 ans de recul, et également le fait que j’ai eu la chance d’animer le « groupe égalité F/H » de la Conférence des Grandes Ecoles, pendant 6 ans (de 2010 à 2016), j’ai vu bien des choses changer :

​On a gagné le droit d’en parler sans tabou, sans stigmatiser personne, avec une vraie écoute de l’ensemble de la société, même s’il peut encore subsister quelques réticences, souvent tues d’ailleurs.

Les hommes s’associent de plus en plus nombreux à notre démarche, et c’est très important: l’égalité entre les Femmes et les Hommes ne peut bien évidemment pas se faire sans une construction commune entre hommes et femmes. Mais il est vrai que les femmes sont beaucoup plus nombreuses à se sentir directement concernées, à juste titre, et investissent donc de plus en plus massivement les réseaux féminins, comme Elles bougent, et bien d’autres. Les hommes qui s’investissent, sont des personnes très sincèrement convaincues de l’importance et des atouts de la mixité. Ils sont d’excellents porte paroles. J’ai à ce titre de nombreux hommes qui sont nos relais Elles bougent au sein d​e leurs entreprises/établissements, ​et plusieurs Président d’Honneur dont Phi​li​ppe Bonnave, PDG de Bouygues Construction, et actuel Président d’Honneur d’Elles bougent, qui est très investi sur l’égalité professionnelle et la mixité, notamment dans le secteur de la construction.

La sensibilisation à l’égalité entre les Femmes et les Hommes et, en particulier à l’égalité professionnelle, devient quasi systématique dans l’enseignement supérieur​.​ C’est d’ailleurs ce que nous avions voulu faire​ avec le groupe de la CGE en écrivant la charte pour l’égalité entre les femmes et les hommes dans l’enseignement supérieur, charte signée par les Ministres de Droits des femmes et de l’Enseignement supérieur de l’époque (Najat Vallaud Belkacem, Geneviève Fioraso), et signée par de nombreux directeurs.trices d’établissements. Elle rend obligatoire la sensibilisation à l’égalité F/H en une ou plusieurs sessions, au moins une fois au cours de la scolarité de chaque étudiant.e.

Parmi les nombreuses propositions qu’Elles bougent a pu récolter lors des nombreux ateliers « Tour de France de l’Egalité » que nous avons animés, l’éducation ressort comme un​ maillon prioritaire pour aller vers une culture de l’égalité. Si nous souhaitons que cela se partage, autant dans les familles que dès les premières années d’Ecole, nous savons que l’enseignement supérieur a ​aussi ​un rôle primordial au moment où les étudiants se construisent en adultes, en futurs parents, en futurs managers, etc. Il est donc impératif de l’inscrire non seulement comme une des valeurs incontournables au sein des établissements, mais aussi en inscrivant un temps dédié d’instruction, si bref soit-il, au cours des programmes. Et que l’établissement lui-même soit exemplaire en la matière.

Enfin, et c’est la bonne nouvelle, la mixité gagne du terrain chez tous nos partenaires ​industriels ​qui s’investissent avec Elles bougent, dans des actions auprès des plus jeunes!

​Elles bougent, ça marche !​