Coline Briquet – Auteure d’une étude sur les violences de genre en école d’ingénieurs

Coline Briquet est Adjointe à la Dean Académique de l’IÉSEG School of Management. Elle est l’auteure d’une étude sur la banalisation des violences de genre en école d’ingénieurs

Nous avons souhaité la rencontrer pour échanger avec elle sur cette étude qui soulève le voile sur des réalités peu visibles et donc peu connues. Nous vous recommandons fortement la lecture de cet article !

Coline Briquet, vous évoluez dans le monde de l’ESR depuis 9 ans – vous êtes aujourd’hui Adjointe à la Dean Académique de l’IÉSEG School of Management. Vous avez mené une étude sur LA BANALISATION DES VIOLENCES DE GENRE EN ÉCOLE D’INGÉNIEUR·E·S (publiée récemment dans la revue CNRS « Les Cahiers du Genre »), avant d’aller plus en avant dans les résultats de cette étude, pouvez-vous revenir pour nous sur votre engagement pour l’égalité femmes-hommes ?

Je pense que mon engagement pour l’égalité femmes-hommes est né lors de ma première année d’études à Sciences Po Bordeaux où j’ai compris pour la première fois ce qu’était le sexisme ordinaire, et son impact néfaste sur le bien-être et la santé. Un professeur et membre de la Direction de l’Ecole qui, le jour du concours (avant de commencer la première épreuve !), interpelle une candidate pour lui dire qu’elle est « stupide, mais c’est normal puisqu’elle est blonde ». Le week-end d’intégration composé notamment d’un jeu où les filles (en bikini) sont sommées de s’allonger sur le sol afin que les garçons versent de l’alcool sur leur corps, et lèchent leurs seins et lèvres (sans se préoccuper de leur consentement). Les propos et chants sexistes lors des événements sportifs (sous couvert d’humour de second degré bien sûr). L’insécurité de la ville de Bordeaux et sur le campus de Pessac, le harcèlement de rue ou dans les transports en commun, le tabou sur les agressions sexuelles. Aujourd’hui l’Université de Bordeaux réalise un important travail de prévention sur ces sujets, mais dans les années 2000, il y a alors une indifférence générale. De même que bien qu’il s’agisse d’une formation en sciences sociales et politiques, les études sur le genre sont alors complètement absentes des programmes de Sciences Po Bordeaux.

Quand j’ai commencé à travailler en école d’ingénieurs, j’ai pu me rendre compte que c’était en fait tout l’enseignement supérieur qui banalisait ces inégalités et violences de genre. Pendant mes études, je regrettais la passivité de l’administration et maintenant que j’étais de l’autre côté de la barrière, je constatais, avec amertume, que moi-même je ne faisais rien de plus. La première étape pour moi a été en 2016 de lancer une enquête sur les conditions d’études des filles en école d’ingénieurs.

Comment avez-vous mené cette étude ?

Pour mener cette étude, j’ai décidé de reprendre une formation à distance, le DIU « Etudes sur le genre » de l’Université de Rennes 2 et l’Université de Bretagne Occidentale qui m’a ainsi offert un cadre théorique et méthodologique. Je me suis aussi rapprochée d’une association, Femmes Ingénieurs, qui m’a apporté son aide dans la phase de test du sondage, et ensuite pour sa diffusion auprès des écoles et anciens élèves.

Le sondage s’adressait aussi bien aux filles qu’aux garçons, inscrits en école ou diplômés depuis moins de 2 ans. Au total, 1 554 élèves venant de plus de 90 écoles différentes de toutes les régions de France métropolitaine ont répondu au questionnaire. Ce dernier comprenait près de 150 questions dont un commentaire libre qui a permis de recueillir des témoignages individuels de 199 filles et 131 garçons.

Le travail d’analyse réalisé présente un bilan général en France et, bien évidemment je me doute, ne rend pas justice à toute la diversité des situations ; le vécu de chaque élève ou promotion est sans aucun doute différent mais je pense que les résultats donnent quand même de grandes tendances qu’il est important de connaître.

Dans l’article que vous avez écrit et qui revient sur les résultats (très riches) de votre étude, parmi les chiffres les plus effrayants, 10% des sondées ont déclaré avoir subi des agressions sexuelles sur le campus, 5,7% une tentative de viol ou un viol, et parmi les filles ayant déjà été agressées sexuellement, 34 % disent subir ces violences physiques régulièrement. Comment expliquez-vous ces chiffres ?

Ce sont effectivement des chiffres alarmants. Je pense que la sous-représentation numérique des filles notamment favorise une sur-sexualisation de la vie associative et in fine la banalisation de ces violences. Le sexisme est perçu comme de l’humour de second degré, alors qu’il s’agit bien du terreau des violences sexuelles. Dans l’article, j’analyse et explique tout particulièrement quels sont les mécanismes qui permettent à ces violences d’émerger et perdurer : réactions néo-sexistes face au changement, stratégies d’évitement et euphémisation pour se protéger et faciliter son intégration, déni afin de maintenir l’illusion de l’égalité républicaine ou encore intériorisation des représentations sexistes et culture du viol.

Parmi les témoignages glaçants, une jeune fille explique que les étudiants élisent chaque année sur une base d’estimation du nombre de relations sexuelles des filles, « la salope de l’année » : quelle lecture faites-vous de la culture étudiante en école d’ingénieurs ?

Plusieurs élèves évoquent en effet l’existence de classements, remises de prix, sites internet, publications, utilisés comme medium pour juger les filles et les comparer physiquement, ou encore exposer leur vie sexuelle (supposée ou avérée).

On voit que les filles font face à de nombreuses injonctions paradoxales : d’un côté maintenir un comportement exemplaire discret, ne pas être aguicheuse ou provocante ; d’un autre côté accepter cette sur-sexualisation de la vie associative et étudiante, savoir mettre en valeur et de manière constante leur féminité et se soumettre aux jeux de séduction imposés par la majorité masculine.

Je pense que ce type de pratiques n’est pas l’apanage des écoles d’ingénieur-e-s. Les médias ont d’ailleurs mis en lumière un certain nombre de cas dans l’enseignement supérieur (notamment en école de commerce ou à l’université). Je dirais même que ces pratiques existent dès le collège, voire parfois l’école primaire. A titre personnel, en fouillant ma mémoire, je suis sidérée de constater que déjà en classe de 6ème, les garçons avaient établi un classement jugeant les filles sur leur physique et leur « niveau de sympathie ». Pire encore a été la réaction des filles de la classe qui ont alors décidé d’ostraciser la première du classement, car considérée comme « pas assez jolie pour avoir la 1ère place », et lançant de nombreuses rumeurs sur son soi-disant comportement douteux envers les garçons !

Il ne s’agit pas juste de la culture étudiante, ni de la culture des écoles d’ingénieurs. Je pense que c’est beaucoup plus profond. Et c’est là que l’Education Nationale a un rôle essentiel à jouer, dès l’école primaire. La sensibilisation à l’égalité entre les sexes doit s’inscrire durablement dans les programmes, et à partir du collège être directement reliée à l’éducation à la sexualité (dont sensibilisation au consentement et respect).

Il existe un phénomène assez intéressant c’est que certaines étudiantes sont exaspérées par les questions liées à l’égalité, comment interpréter cette réaction ?

J’avoue que cet élément a été une vraie surprise pour moi. Quand vous recevez des réactions très négatives de la part de filles, comme par exemple « arrêtez avec tous ces sondages ! » ou « je dis non à la parité ! » ou encore « c’est ce genre de questionnaire qui me choque ! », c’est assez déstabilisant.

Mais finalement, cela démontre que le sexisme n’est effectivement pas une question binaire « homme versus femme ». Il y a de nombreux hommes qui s’impliquent en faveur de plus d’égalité, de même qu’il y a des femmes qui pour diverses raisons s’opposent à tout changement socio-culturel. Cela démontre aussi que les violences sexistes ne sont pas toujours perçues comme telles par les femmes elles-mêmes. Ces propos et comportements peuvent être largement minimisés voire ignorés. Je pense que ce sexisme latent et ordinaire est d’autant plus dangereux car rendu invisible par celles directement concernées.

Pour le cas des écoles d’ingénieur-e-s, ce que j’explique dans l’article c’est que reconnaître le sexisme, tel qu’il est, est particulièrement inconfortable et désagréable pour certaines filles parce qu’il suggère que, malgré tous leurs efforts et leur mérite, elles n’ont pas encore une place légitime dans une formation d’excellence. Elles le disent elles-mêmes, elles ne veulent pas se sentir différentes. Elles ont besoin de croire en un système qui serait parfaitement égalitaire et méritocratique.

Quelles seraient les solutions pour faire évoluer ces chiffres dans le bon sens ?

De nombreuses initiatives ont été lancées au cours des 5 dernières années. Je pense que le « Vade-mecum à l’usage des établissements sur le harcèlement sexuel dans l’enseignement supérieur et la recherche » créé par le CLASCHES, l’ANEF et la CPED explique très bien les actions envisageables.

Il y a une initiative en particulier que je trouve intéressante : l’organisation d’ateliers de sensibilisation et prévention auprès des étudiants. Malheureusement, cela reste rare car il y a peu de ressources (humaines et budgétaires) pour les mettre en œuvre. Ensuite, ils sont souvent facultatifs, ne s’inscrivent pas dans le plan de formation des étudiants, et attirent donc peu de participants. Cependant, pour en avoir organisé plusieurs, je peux dire que ces ateliers sont une formidable opportunité d’échanges avec les étudiants.

Enfin, sur la situation propre aux écoles d’ingénieur-e-s, mon étude (comme d’autres d’ailleurs) montre la nécessité de respecter un seuil minimal de représentation des femmes pour prévenir les attitudes sexistes dans des secteurs non traditionnellement féminins. Comme je l’explique dans mon article, on observe que dans les établissements comptant moins de 30 % de filles, 6 filles sur 10 disent subir du sexisme régulièrement contre 3 sur 10 dans les établissements comptant 50 % de filles ou plus. Je trouve donc particulièrement importantes les actions de promotion des études scientifiques menées par des associations comme Ellesbougent, Femmes et Sciences ou encore Femmes Ingénieurs.