Alexandra Brehier – Fondatrice de TalentCoin

Qui ? Alexandra Brehier

Mission : President Founder de TalentCoin

La phrase : « Je pense qu’en fait, il faut que les femmes s’autorisent. Qu’elles s’autorisent à dire à ce en quoi elles croient, qu’elles s’autorisent à dire ce qui les motive. Et le fait qu’elles soient des femmes ne sera plus un sujet. »

 

Alexandra Brehier, vous avez créé TalentCoin une entreprise qui valorise les « talents » et qui s’appuie sur la technologie Blockchain. Pouvez-vous nous présenter votre parcours ?

Je suis juriste de formation, j’ai passé vingt ans dans les activités télécom et innovation. J’ai été baignée dans la technologie mais mon rôle de juriste me laissait du côté encadrement juridique et règlementaire. J’ai développé pourtant un rôle de « business partner », ce qui était assez atypique vous diront beaucoup, que je lie à la curiosité pour ma part.

Et d’ailleurs, cette aventure TalentCoin appuyée sur la blockchain et le web semantique est pour moi le résultat de ma curiosité. La curiosité par rapport à la blockchain mais aussi par rapport à ce monde de l’entreprise qui ne voit pas les « talents » qui sont en son sein et qui les font partir à la recherche des talents en dehors de leurs propres ressources et organisations. Pourquoi ? Parce qu’elles ne savent pas ou n’ont pas les outils pour les déceler, les identifier et donc les valoriser. Un talent dans une entreprise, c’est quelqu’un qui a des compétences précises mais aussi quelqu’un qui développe des appétences, des curiosités, aptitudes individuelles et collectives (en combinatoire) des volontés d’apprendre des autres mais aussi de transmettre. Bref quelqu’un qui sort du cadre purement académique encore trop souvent prisé par les entreprises pour développer des compétences autres mais tout aussi – sinon plus – intéressantes et valorisables.  Ce constat je l’ai fait en travaillant dans différents groupes où il m’est apparu évident que ce sont les talents propres à chacun qui permettent l’efficacité de tous.

D’autre part, j’ai remarqué que la capacité d’innovation est quelque chose qui se distribue et qui doit être valorisé et encouragé pour le bénéfice du plus grand nombre. Je m’explique : en tant que juriste innovation dans de grandes entreprises, j’ai très souvent été en contact avec des startups qui développaient des compétences et connaissances particulières. Or beaucoup d’entre elles ont disparu sans pouvoir transmettre cela alors que les grands groupes ont besoin de cette typologie de réflexions qu’elles les recherchent.

Forte de ces différents constats, ayant particulièrement travaillé sur l’économie du troc, il me semblait que les compétences pouvaient elles aussi rentrer dans cette forme d’échange de valeurs. C’est comme ça qu’est né Talentcoin : une démarche, une communauté et une plateforme de troc de compétences en intelligence numérique, recouvrant tout service digitalisable, dans tous les secteurs. Pour résumer, c’est digitaliser de l’expertise, de la prestation immatérielle et les échanger de pair à pair entre entreprises membres de la communauté TalentCoin.

Comment cela fonctionne ? 

TalentCoin aide à identifier les compétences au sein des entreprises mais aussi les talents individuels. Donc les talents s’enregistrent au sein de la plateforme en tant qu’entreprises, (à travers leur structure entreprise) dans un premier temps, qui affectent un « temps de talents » utilisables pour les autres membres de la communauté. Les entreprises échangent après ce « temps de talents » contre d’autres « temps de talents » qu’elles ne possèdent pas au sein de leur entreprise. Cela a vocation à être totalement circulaire, c’est une version digitale du troc. C’est une économie vertueuse qui permet à toute entreprise de valoriser ses talents et d’accéder à d’autres talents qu’elle n’a pas en interne.

De plus, je suis persuadée qu’il faut nourrir le talent (ce pourquoi il se lève le matin, son moteur intérieur), c’est pourquoi nous portons « l’ikigai at work » : pourquoi je veux développer des compétences. Nous avons établi un questionnaire à destination des talents ; ce questionnaire cherche à recenser, non un parcours académique ou professionnel, mais ce qui motive chaque personne. Nous cherchons à comprendre le fonctionnement de chacun, il y a un travail personnel à faire pour identifier ces motivations et nous favorisons en quelque sorte le déclic. Pour les entreprises cela permet d’être alertées sur les moteurs de leurs salariés, elles peuvent donc déployer un accompagnement ad hoc pour plus de performance, d’attractivité et une meilleure fidélisation des talents.

Il faut aussi savoir qu’au bout de deux ans, l’efficacité des collaborateurs tombe à 68% : les entreprises n’auraient-elles pas tout à gagner de mobiliser les 32% restants ? Par exemple, en créant de la valeur « temps de travail » exprimée autrement, par de la « valeur temps de talent ».

Dans le contexte de changements radicaux pour les entreprises qui cherchent non plus des professionnels qui exercent un métier mais du professionnalisme dans l’action, une capacité d’apprendre et d’adaptation, il est primordial que les entreprises sachent accompagner et déceler les talents de leurs salariés. Je pense qu’une des réponses apportées par Talentcoin, c’est aussi de se recentrer sur l’humain au centre d’une économie de travail, dans une société en plein bouleversements.

Comment votre projet a-t-il été accueilli ?

J’ai remarqué qu’il y avait beaucoup d’échos positifs autour de ce projet, dès le début ; des soutiens venant aussi bien du monde des entreprises que de celui des startups.

La question que l’on me posait au début c’était « Mais quelle est ta légitimité pour décréter des talents ? ». Que les choses soient claires, ce n’est pas moi qui décrète qui a un talent,  ce sont les talents qui s’identifient comme tels. Le but est donc de donner un outil au talent pour s’identifier et se faire remarquer et être certifié « talent » à l’œuvre grâce à la démarche et la technologie (web semantique, blockchain).

Une autre question qui revenait souvent c’était sur ma légitimité, en tant que juriste, d’aller sur les terrains technologiques et en particulier sur celui de la blockchain. Ma réponse est toujours la même : je ne suis pas une experte technique mais en revanche je sais pourquoi c’est cette technologie là qu’il faut à Talentcoin.

Alors justement pourquoi la blockchain ?

C’était une évidence, les deux sont intrinsèquement mêlés.

Cela a pris son sens avec le fait de m’autoriser à aller sur des secteurs où la majorité apprend, où il y a quelques spécialistes mais où le plus grand nombre est apprenant. J’ai lu énormément sur la blockchain (et j’apprends tous les jours), par curiosité en parallèle de ma réflexion sur ce qu’était en train de devenir TalentCoin, j’ai confronté la démarche et les valeurs avec d’autres membres de la communauté blockchain et des experts du troc.

Je suis entrée par les smart contacts :  qui dit contrat dit preuve, dit traçabilité, dit identité singulière, dit échange, dit règles de fonctionnement. Donc cela m’est apparu comme une évidence de m’appuyer sur cette technologie pour Talentcoin. A la fois d’un point de vue démarche, proposition de valeurs et identité : la blockchain permet de revendiquer et d’opposer une déclaration à une « preuve de talent » (à l’œuvre), les deux principes clés de Talentcoin.  La vision de la blockchain qui est partagée par la communauté, c’est de chaque fois challenger la pertinence de la technologie par rapport à notre problème ; elle permettait de répondre à toutes les étapes du déploiement et de la mise en pratique de TalentCoin.

Et puis, quand tu penses blockchain tu penses collaboratif. On ne veut pas être propriétaire d’une techno pour être propriétaire d’une techno. Comme on n’est pas propriétaire d’un talent, seul un talent l’est. On veut remettre le talent au cœur du système. Mécaniquement, quand tu es dans une communauté ouverte tu as vocation à vouloir l’ouvrir au plus grand nombre. Naturellement, tu produis plus de valeur, tu rayonnes plus, tu es plus efficace. La technologie blockchain permet de tracer tous ces efforts humains mais aussi le temps de talents. Mais ce temps de talent appartient au talent (ADN de professionnel) même s’il est bien sûr retraduit en termes économiques : cette valeur créée s’inscrit dans un patrimoine professionnel.

Pour les entreprises, cette même valeur pourra être redistribuée à ses porteurs de talents. Les entreprises qui entrent dans ce nouveau paradigme, qui ouvrent leurs talents à d’autres entreprises au lieu de les garder pour elles, quitte à les gâcher ou perdre, pourront aussi valoriser ce patrimoine humain dans leur capital (image employeur).

Il y a peu de femmes dans la tech., encore moins dans la blockchain. Quel regard portez-vous sur ce phénomène ?

Pour moi, il y a plusieurs raisons. La première est ce verrou social qui font que les femmes vont là où elles sont attendues et ne s’autorisent pas à aller vers d’autres terrains. Elles ne vont pas aller quelque part où elles prennent le risque de s’exposer à la question « Mais tu es sûre que tu y comprends quelque chose ? » Et cela vaut pour la blockchain comme pour toute la tech.

Mais pour que ce soit un non-sujet, il faut s’autoriser à s’approprier et challenger le domaine qui nous intéresse (quel qu’il soit). Et je trouve que la blockchain est formidable pour cela car elle ne s’attarde pas à l’origine : elle ne fait attention qu’à la valeur générée. Mais pour qu’il y ait plus de 4% de femmes dans cette technologie particulière (16% dans la tech), il faut que les femmes s’autorisent à aller vers des technologies (inclusives) qui sont encore en développement et sont des opportunités de repenser la société.

Cela induit aussi de repenser les autorisations qu’on donne aux petites filles. Par exemple, ma fille me dit qu’elle veut mettre des baskets parce que les chaussures à brides ne lui permettent pas de courir comme elle veut dans la cour… On n’y pense pas forcément. Mais l’autoriser à porter des baskets et pas des ballerines, c’est finalement lui permettre de ne pas se censurer dès l’enfance et donc de s’autoriser plus tard des études et une carrière comme elle le souhaitera.

Je pense qu’en fait, il faut que les femmes s’autorisent. Qu’elles s’autorisent à dire à ce en quoi elles croient, qu’elles s’autorisent à dire ce qui les motive. Et le fait qu’elles soient des femmes ne sera plus un sujet.