Agathe – Étudiante en prép’ENA à Sciences Po Paris

Qui ? Agathe

Mission ? Étudiante en prép’ENA à Sciences Po Paris

La Phrase « Quand j’étais moi-même en stage, l’un de mes supérieurs m’appelait fréquemment “ma chérie”, c’est très perturbant et d’autant plus gênant qu’on se sent illégitime à faire une remarque quand on se trouve en position de subordination. »

 

Agathe, vous êtes étudiante à Sciences Po Paris, pouvez-vous nous expliquer brièvement votre parcours académique ? Ce parcours est-il le fruit d’une réflexion alimentée depuis votre plus jeune âge ou le fait d’expériences vécues « sur le tas » ?

Je suis actuellement étudiante en prép’ENA à Sciences Po Paris afin de préparer les concours administratifs de l’Ecole Nationale d’Administration (ENA), du ministère des Armées et du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. C’est ma sixième année d’études supérieures et ma troisième année à Sciences Po Paris. Mon parcours scolaire et les métiers que je souhaiterais exercer aujourd’hui sont loin d’avoir été prémédités dès mon plus jeune âge ; bien au contraire, ils sont nés de longues heures d’errance sur internet, d’événements et de rencontres qui se sont avérés déterminants dans mes choix d’orientation. Etudiante en terminale scientifique spécialité physique, je souhaitais faire médecine pour devenir neurochirurgien avant de réaliser que je ne supporterai pas de faire une année de physique supplémentaire, je préférais de loin les “humanités” et les maths. C’est pourquoi j’ai choisi de m’orienter vers une classe préparatoire B/L qui me permettait de continuer à étudier les matières qui me plaisaient (littérature, histoire, philosophie, anglais, espagnol), tout en n’abandonnant pas les mathématiques et en découvrant les sciences sociales.

Ce furent deux années très exigeantes mais extrêmement enrichissantes. A l’issue de ma khâgne, je ne souhaitais pas présenter les concours des écoles de commerce et je savais que mes chances de réussite au concours de l’Ecole normale supérieure (ENS) étaient assez faibles, il fallait donc que je trouve d’autres alternatives. Je ne souhaitais pas m’orienter vers l’université car je ne voulais pas me spécialiser dans une matière au détriment des autres. J’ai alors passé de longues heures sur internet à explorer les différentes écoles que l’on pouvait intégrer à un niveau bac +2. C’est seulement à ce moment-là que je me suis intéressée aux instituts d’études politiques (IEP). J’ai découvert par hasard que l’IEP de Bordeaux était le seul IEP à proposer un concours d’entrée en troisième année qui me semblait accessible avec la formation que j’avais reçue. J’en ai discuté avec mes enseignants qui ne connaissaient pas ce concours et qui ont accepté de m’aider à le préparer.

Une fois le concours réussi et l’école intégrée, j’ai été quelque peu déçue du niveau de certains enseignements et l’offre de master ne me satisfaisait pas. En revanche, cette troisième année d’études m’a permis de prendre conscience que je souhaitais m’orienter vers l’étude des relations internationales, sous l’angle de la défense en particulier. J’ai alors découvert le master de “sécurité internationale” de Sciences Po Paris auquel j’ai candidaté avant d’y être admise et de me spécialiser sur le Moyen-Orient, le renseignement et l’apprentissage de l’arabe littéral.

A quelle poursuite d’études prétendez-vous et dans quel métier vous voyez-vous dans quelques années ?

Je souhaite désormais devenir analyste géopolitique au sein du ministère des Armées. Pour cela, il faut réussir un concours de la fonction publique pour devenir fonctionnaire de catégorie A et obtenir le grade d’attaché. C’est un concours très sélectif (20 places pour plus de 700 candidats en 2018) et exigent. C’est pourquoi j’ai fait le choix d’effectuer une année d’études supplémentaire afin de m’y préparer le mieux possible. Toutefois, c’est un concours très difficile et c’est pourquoi je passe également le concours de l’ENA qui permet aussi d’accéder à des postes au sein du ministère des Armées ou du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Au cas où je ne réussirais aucun concours cette année, j’ai candidaté pour des postes de contractuel au sein de différents services de renseignement qui dépendent du ministère des Armées.

Avez-vous, au cours de vos études, vécu des situations discriminatoires liées à votre genre ? Si c’est le cas, comment cela s’est-il traduit ? 

Je ne pense pas avoir été victime de discrimination du fait d’être une femme dans le cadre de mes études, du moins pas de la part de mes enseignants. En revanche, – et je ne pense pas que l’on puisse à proprement parler de discrimination – j’ai déjà observé à plusieurs reprises, lors de débats dans le cadre scolaire, que les hommes avaient tendance à couper et à monopoliser la parole. Dans ce genre de circonstances, j’ai souvent du mal à m’imposer sans m’énerver.

Par ailleurs, et cela me semble plus inquiétant, j’ai pu constater deux formes de discrimination dans la sélection des stagiaires au moment où je recherchais un stage dans le cadre de mon master. Au sein du ministère des Armées, il m’a été très clairement affirmé que les femmes font l’objet d’une discrimination positive au moment du recrutement afin de pallier un manque d’effectif féminin. Peut-être est-ce une étape nécessaire à la féminisation de ce ministère mais je crains que ça n’alimente que davantage les critiques et les propos sexistes fréquemment entendus au sein du ministère des Armées. A titre d’exemple, une de mes camarades de promotion ayant effectué un stage à l’Etat-major des Armées m’a raconté que son supérieur avait osé dire à un ambassadeur, au cours d’une réception et sous le couvert de l’humour, que tel stagiaire homme avait été recruté pour l’excellence de son parcours académique tandis que la photo sur le CV de mon amie avait joué un rôle déterminant dans le processus de sélection des candidates. De tels propos sont inacceptables dans un tel contexte, même sous couvert de l’humour ! Quand j’étais moi-même en stage, l’un de mes supérieurs m’appelait fréquemment “ma chérie”, c’est très perturbant et d’autant plus gênant qu’on se sent illégitime à faire une remarque quand on se trouve en position de subordination.

Au contraire, au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, j’ai souvent été retenue pour l’étape finale de sélection, avant qu’un candidat homme ne soit finalement retenu pour le stage. Cela m’est arrivé à de nombreuses reprises, pour des postes très différents, et je doute que cela soit un hasard. Bien évidemment, la discrimination genrée n’occupe dans ce cas qu’une place secondaire par rapport aux logiques de cooptation, mais elle mérite tout de même d’être soulignée.

Durant votre cursus à Sciences Po Paris, avez-vous ressenti ou constaté un manque de femmes au sein de certaines filières ? Qu’en pensez-vous ?

Pas du tout, les femmes forment l’écrasante majorité (plus de 60%) des étudiants à Sciences Po. En revanche, c’est une fois diplômées et insérées dans le marché du travail que les inégalités hommes-femmes se font davantage ressentir : les inégalités de salaire sont criantes, même indépendamment du choix du secteur d’activité choisi. Ce n’est pas normal, et il est grand temps d’y remédier, que cela soit du point du vue des employeurs aussi que du point de vue de Sciences Po qui devrait davantage former et accompagner les femmes à la négociation de leur salaire. Cela devrait constituer une obligation de scolarité. Par ailleurs, je milite pour davantage de transparence concernant les différences de salaire entre hommes et femmes au sein des entreprises. Enfin, en ce qui concerne la haute fonction publique, il est impératif de favoriser l’accès des femmes aux postes de catégorie A et A+ où elles ne représentent actuellement que 30% des effectifs en moyenne. Je ne peux que vous inviter à la lecture de Choisissez tout, un essai de Nathalie Loiseau qui invite les femmes à cesser l’auto-censure et à oser briguer des postes de direction !